|
|
Le Monde: Avec les Mohawks, l'Histoire côté perdantsArticle publié le 28 Août 2009Wu Ming aime l'histoire des vaincus, et spécialement ses pages les moins connues. Le surprenant collectif italien (cinq auteurs cachés derrière un pseudonyme chinois qui signifie "sans nom" ou "cinq noms", selon la prononciation) l'avait déjà prouvé en 2001 avec L'Œil de Carafa, sorte de polar aventureux sur fond de révoltes paysannes du XVIe siècle. Aujourd'hui, il confirme ce goût en publiant Manituana, un roman riche et foisonnant, qui aborde un moment-clé de la naissance de la nation américaine, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, lorsque les colons anglais, après avoir combattu contre les Français, essayèrent de se rendre indépendants de la couronne d'Angleterre. Un épisode mouvementé, raconté à travers le point de vue des Indiens Mohawks, esprits libres et valeureux, qui feront les frais de cette guerre d'indépendance en perdant leur terre. En effet, avec les autres nations iroquoises à la frontière du Canada, ceux-ci choisirent "le mauvais côté de l'histoire", celui des perdants, ici les Anglais restés fidèles au roi George III. A partir de faits et de personnages réels, et toujours avec un grand souci du contexte et du détail, les cinq auteurs de Wu Ming utilisent un montage très réussi pour évoquer avec brio les événements qui, entre 1775 et 1779, amenèrent la guerre et la destruction dans le Manituana, "le jardin du grand esprit", où les Mohawks vivaient en paix et avaient même noué des relations fécondes avec les colons. Du reste, les protagonistes du roman sont souvent des personnages métis, à cheval entre deux cultures et deux mondes, comme Joseph Brant Thayendanega, l'interprète mohawk qui devint chef de guerre, ou Philippe Lacroix Ronaterihonte, guerrier légendaire, mais aussi grand lecteur de Shakespeare. Sans oublier le jeune Peter Johnson, fils du commissaire anglais aux affaires indiennes et de Molly Brant, Indienne aux pouvoirs surnaturels. Pour tenter de sauver leur liberté et leur terre, ils combattront avec intelligence et acharnement, mais partiront également de l'autre côté de l'Atlantique, à Londres, pour faire entendre leur voix auprès du roi et de la société anglaise. Dans les pages du collectif italien - pour qui l'écrivain est "un artisan de la narration" aux prises avec les parcours collectifs et la réélaboration des mythes -, l'histoire n'est jamais simple ni réductible à des schémas préconçus. Manituana, qui croise et réinvente avec bonheur roman d'aventures et roman historique, ne présente pas les bons Indiens d'un côté et les méchants Blancs de l'autre. La réalité est beaucoup plus compliquée et complexe, et tous les personnages ont leur part d'ombre, leurs faiblesses et leurs contradictions. Personne n'est jamais totalement innocent ni exclusivement coupable. Et la légitime bataille pour la liberté et l'indépendance des uns peut entraîner la perte de la liberté et de l'indépendance des autres. Ce qui rend encore plus forte et poignante cette épopée tragique qui montre la disparition d'un monde et la naissance d'un autre. 31.08.09 · recensioni |